Les deniers au monogramme d'Hugues, archevêque de Rouen, au nom de Richard Ier frappés à Rouen.

Le simple intitulé de cet article expose une prise de position dans les débats concernant ces curieux deniers normands. Ces monnaies si particulières sont entourées de nombreuses questions que nous n'aurons pas la prétention de résoudre ici; tout au moins, donnerons nous notre opinion et avancerons nous des hypothèses qui, nous l'espérons, permettront de regarder d'un nouvel œil ces deniers normands.


Les grands auteurs du XIXème siècle (Poey d'Avant, Dieudonné, Fillon, Caron, etc...) ne font pas état de ces deniers car ils leur étaient inconnus. En effet, c'est par la découverte du trésor de Fécamp (Mme Etienne Dumas, Le trésor de Fécamp et la monnaie sous les derniers carolingiens, in Comptes rendus des séances de l'académie des inscriptions et belles lettres , 115ème année, numéro 3, 1971, pp.574-583) que ceux-ci nous sont parvenus pour la première fois. Drôles de deniers en vérité.


Nous connaissions jusqu'alors le monnayage de Richard Ier (943-996), Duc de Normandie, et son fameux type "au temple" dont je vous livre un exemple ci-dessous :

Le type « au temple » livré ci-dessus est le monnayage type de la Normandie Ducale (Xème-XIIème siècles). Nous vous renvoyons vers un futur article que nous consacrerons à ce monnayage particulier et à ses évolutions pour en savoir plus.


Les deniers qui nous intéressent particulièrement dans le cadre de cet article sont d'un type différent :

Le type de cet étrange denier est sensiblement inspiré des monnaies royales carolingiennes par la présence à l'avers d'une croix cantonnée de quatre points et au revers par un monogramme que l'on saurait lire comme composé d'un H, d'un T et d'un C.


Ce monnayage ne semble pas pouvoir être attribué au Duc Richard Ier qui n'a, semble t-il frappé que des deniers de type « au temple ». La légende de l'avers + RICARDVS et celle du revers +ROTOMAGVS ne doivent pas nous induire en erreur. Le droit de battre monnaie appartenait, depuis le Traité de Saint-Clair-sur-Epte, au Duc seul. Mais celui-ci semble en avoir délégué le droit à une autre personne, désignée par le monogramme présent au revers.


Madame Dumas, par son travail fort important sur les monnaies normandes (La monnaie normande, Xème-XIème siècle. Le point de la recherche en 1987, in Les mondes normands (VIIIème-XIIème siècles). Actes du deuxième congrès international d'archéologie médiévale (Caen 2-4 octobre 1987). Caen : Société d'archéologie médiévale, 1989, pp. 125-131, (Actes des congrès de la société d'archéologie médiévale, 2)) nous offre une explication à laquelle nous souscrivons. En effet, il semble que ce monnayage particulier soit l’œuvre de l'archevêque de Rouen de 942 à 989, Hugues de Cavalcamp. Cette supposition se trouve confortée par les recherches archéologiques qui ont été menées à Sébécourt où se situe le château de la famille Tosny (famille d'Hugues de Gavalcant) et qui ont livré un exemplaire de ce fameux type que nous lui attribuons (Jacqueline Lemiere, Chateau Gaillard : Etudes de castellologie médiévale, VII, Actes du colloque international tenu à Blois (France), 2-7 septembre 1974, Centre de recherches archéologiques médiévales, Université de Caen, 1975).


Remarquons de prime abord que les légendes d'avers et revers qui mentionnent à la fois le Duc Richard Ier et la ville de Rouen sont toujours présentes sur toutes les espèces normandes de cette période. Ainsi, il est possible que ces monnaies n'aient pas été frappées à Rouen même mais dans un autre atelier. A cette époque, l'atelier de Bayeux semblait aussi en activité, ainsi, il est envisageable que ces monnaies en soient issues. Il ne faut pas non plus exclure la possibilité que ces deniers aient été frappés dans ces deux ateliers.


A notre sens, il est intéressant de comparer ces deniers au monnayage ducal « au temple ». Sur toutes les espèces que nous avons pu examiner les S de RICARDVS à l'avers et de ROTOMAGVS au revers sont toujours couchés. Or, on sait que les premières monnaies du Duc Richard avaient des S droits qui se sont couchés au fil du temps avec l'immobilisation du type. C'est une des lois immuables du principe d'immobilisation des types féodaux : les lettres se couchent peu à peu et il s'agit presque toujours des S en premier lieu. Ainsi, puisque toutes les monnaies étudiées présentent ce S allongé on peut en conclure qu'elles n'ont commencé à être frappées qu'après que le type initial du Duc Richard Ier ait commencé à s'altérer.


Ci-dessous, un denier du Duc Richard Ier au type « pur » avec les S debout, puis une première variation avec les S couchés.

On observe aisément le positionnement des S d'avers et de revers et même, sur le deuxième exemple, le retournement complet du S de RICARDVS.


Il est aussi intéressant de regarder de plus près le monogramme présent sur les deniers de l'archevêque Hugues. Nous avons isolé 6 variations différentes de celui-ci que l'on peut décrire comme suit.

Type 1 – T entier

Type 1a (Type primaire)

Le T est entier de ses deux barres et le C est bien

aligné sous la barre centrale. 

Type 1b

Le T est entier de ses deux barres et le C

est décalé à droite, sous le T.  


Type 2 – Barre du T à droite

Type 2a

Il manque la barre gauche du T et le C est bien

aligné sous la barre centrale. 

 Type 2b

 Il manque la barre gauche du T et le C est

 décalé sur la droite et inversé.


Type 3 – Barre du T à gauche

Type 3a

Il manque la barre droite du T et le C est bien

aligné sous la barre centrale. 

Type 3b

Il manque la barre droite du T et le C

est décalé sur la droite.


 Ainsi, bien que ce monnayage n'ait duré que peu de temps, on peut voir une évolution assez sensible du monogramme. Cette évolution pourrait s'expliquer de deux manières. Soit par le grand nombre de coins de frappe et donc par des erreurs de reproduction des graveurs d'un coin à l'autre, soit par l'immobilisation du type et donc la dégénérescence du monogramme primaire. La première proposition pourrait s'expliquer si l'on considère que ce type fut frappé dans différents ateliers.


Notons que ce monogramme est aussi présent sur un rare denier de l'abbaye de Jumièges que nous vous livrons ci-dessous :

 Cette monnaie présente à l'avers la légende : + LOTARI REGIS INSIGNE (GNE liés) et au revers : + SI IIIBERT MONTA (A inversés). La légende de l'avers désigne le roi Lothaire (954-986) et donc la date approximative de cette très rare monnaie.


Comment expliquer la présence de ce monogramme sur cette monnaie de Jumièges ? Nous n'avons pas encore trouvé d'explication satisfaisante, mais nous poursuivons nos recherches en tentant de trouver un lien entre l'archevêque Hugues et l'Abbaye de Jumièges.


Pour compléter cette étude et apporter de nouveaux éléments à l'appui de ces idées, il nous faut nous intéresser aux légendes de ce type.


Pour tous les exemplaires étudiés la légende d'avers est + RICARDVS et la légende de revers + ROTOMAGVS. Nous n'avons trouvé qu'un seul exemplaire un peu plus atypique que nous présenterons plus loin.

Évolution des lettres des légendes des différents types (Type étudié : 1a et 3a)



+


R


I


C


A



R


D


V


S


 L'étude de l'évolution des lettres nous enseigne plusieurs choses. Chacun des six types relevés par l'étude des monogrammes possède des légendes compréhensives et des légendes plus dégénérées. Ces deux exemples ci-dessus sont tout à fait lisibles. Ainsi, on ne saurait dire si l'un de ces types est paru avant les autres ou concomitamment. La thèse contraire aurait pu être valablement soutenue si l'un de ces types n'avait que des légendes lisibles et un autre que des légendes illisibles. Il est intéressant de constater que ces monnaies n'ont été frappées que durant une cinquantaine d'années si ce n'est moins et que le type a pu, à ce point, dégénérer. Dans d'autres provinces du royaume il a fallu bien plus de temps pour que les types dégénèrent. Nous en concluons donc que cette monnaie a été frappée à de nombreux exemplaires et que de nombreux nouveaux coins ont du être fabriqués. Il est donc facile d'imaginer que les graveurs normands n'étaient guère doués ce qui expliquerait cette dégénérescence rapide.


Enfin, nous allons étudier un denier à part du fait de ses quelques particularités.

 L'étude du monogramme nous fait découvrir une nouvelle variante de la typologie exposée en début d'article que nous nommerons Type 1c : T entier de ses deux barres et C décalé sur la droite et inversé comme pour le type 2b.

 La légende d'avers ne présente aucune difficulté particulière. Elle présente : +RICARDVS de manière classique avec le S allongé. La légende de revers en revanche nécessite une étude plus approfondie. La légende classique : +ROTOMAGVS cède ici la place à une nouvelle. Le G est remplacé très clairement par un C et le V est remplacé par un I ce qui nous offre : +ROTOMACIS.


Un seul autre denier normand portant +ROTOMACIS est connu. Il s'agit d'un rare denier attribué à Guillaume d'Hyèmes dont nous vous livrons la gravure car nous n'avons pu trouver de photos.

Cette monnaie est présente dans le Poey d'Avant mais avec comme légende +ROTOMACS. On la trouve aussi dans l'ouvrage de M. Duby, Monnaies des prélats et des barons de France, Tome I, dont est tirée la gravure proposée.

 Ainsi, cette monnaie diffère de la série classique par cette légende inattendue.  


M. Paul-Etienne Kauffmann

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