Triens (Audulfe - Monétaire)

                                                                   Atelier indétérminé

Photo de Gallica.fr

Gravure issue de : Revue de la numismatique française, année 1854, page 51

Gravure issue de : Benjamin Fillon, "Etudes numismatiques", 1856, planche I, n°13

Gravure issue de : Maurice Prou, "Les monnaies mérovingiennes", 1892, planche XI, n°18

Or

1,43 gr - 13 mm

 

Avers :

AVDVLFVS FRISIA

Buste diadémé tourné à droite, les épaules couvertes du paludamentum

 

Revers :

VICTVRIA.AVDVLFO

Croix latine entée sur un tertre et aux branches latérales auxquelles sont appendus l'alpha et l'omega. Dans le champ à droite, une étoile

A l'exergue : W

Références :

- Revue de la numismatique française, année 1854, page 51

- Benjamin Fillon, "Etudes numismatiques", 1856, pages 26 et 27 (Planche I, n°13)

- Maurice Prou, "Les monnaies mérovingiennes", 1892, page 143, n°615, (Planche XI, n°18)

- Auguste de Belfort, "Description des monnaies mérovingiennes", Tome II, 1892, p.73, n°1934

Commentaire de Paul-Etienne Kauffmann (Auteur de ce site)

Cette monnaie fait partie de la longue liste des monnaies mérovingiennes dont l'attribution a fait l'objet de débats passionnés et passionnants au cours du XIXè siècle. La discussion a eu pour protagonistes M. Duchalais (1814-1854) et M. Fillon (1819-1881). Elle fut l'objet de deux publications et n'a pu en compter plus puisque le décès de M. Duchalais est intervenu entre la publication de son article et la publication de l'ouvrage de M. Fillon.

La première publication de cette monnaie a donc, comme nous l'avons dit, été l'oeuvre de M. Duchalais (Voir les références de l'article ci-dessus) qui attribuait cette monnaie à un Roi ou Duc de Frise. M. Fillon quant à lui y voit un type assez classique du nord-est du pays. Nous nous rangeons, pour notre part, à cette seconde analyse. Pour vous permettre de vous former votre propre opinion nous reproduisons ci-dessous les commentaires des deux auteurs et leurs arguments et vous laissons seuls maîtres de votre opinion. 

Extraits d'ouvrages concernant cette monnaie :

"La conservation de ce triens est très satisfaisante, et les légendes qu'il porte sont nettes et faciles à lire; personne n'hésitera donc à reconnaître avec nous, dans le mot FRISIA du droit, le nom du pays habité par les Frisii. On chercherait vainement en effet dans les textes anciens une autre contrée de la Gaule nommée Frisia à l'époque mérovingienne. Les Frisii du reste sont très anciennement connus dans l'histoire, puisque Tacite en parle dans ses Annales, liv. IV, chap. 73 et 74 , et que Pline les mentionne également, liv. IV, chap. 15.

Au VIè siècle de notre ère, les Frisons formaient une nation distincte et gouvernée par des chefs indépendants décorés par les contemporains, tantôt du titre de Duc, tantôt de celui de Roi. Les annales de ces peuples sont peu connues. Ce n'est qu'au milieu du VIIè siècle que les chroniqueurs et les hagiographes commencent à en parler. Saint Ouen, auteur de la vie de Saint Eloi, liv. II, chap. III, donne pour preuve du zèle que son ami l'evêque de Noyon et de Tournai mettait à reculer aussi loin que possible les bornes de l'empire de Jésus-Christ, la conversion qu'il fit de quelques flamands, de quelques Frisons et d'autres idolâtres habitant des contrées situées bien au-delà de son diocèse.

Depuis Saint-Eloi jusqu'à Charlemagne, la christianisation de la Frise semble être restée bien imparfaite. Les chefs de cette contrée nous sont dépeints tantôt comme les protecteurs des missionnaires anglo-saxons ou français, tantôt comme leurs persécuteurs; mais il ne nous appartient pas d'aborder ici ce point historique qui a été traité avec talent par M. Bost, dans un livre spécial sur l'introduction du christianisme en Europe.

L'agrégation de la Frise à l'empire romain étant un fait hors de doute, il faut en conclure que la civilisation latine pénétra dans ces provinces dès les premiers temps de notre ère, malgré leur position septentrionale, et y jeta de profondes racines, comme partout où elle fut importée. Dès-lors les frisons, que les historiens francs se plaisent à nous montrer comme des idolâtres à demi-sauvages, ne nous apparaîtront plus que comme des payens endurcis, si l'on veut, mais qui, sous le rapport des mœurs et des arts, devaient le céder bien peu à leurs voisins d'outre-Rhin. Il n'y a donc rien d'impossible qu'après la chute de l'empire, ces peuples aient songé, eux aussi, à se créer une monnaie particulière.

Les triens de la Gaule franque portent d'ordinaire pour légendes les noms des villes où ils ont été frappés; ce n'est que par exception qu'on y lit des noms de pagi. Nous ne pouvons jusqu'ici en citer que cinq exemples : le Gévaudan, pagus Gavaletanus GAVALETANO, vel GAVALETANO FIIT; l'albigeois, pagus Albiviensis, ALBIVIIENSE; l'Ostrevent, pagus Austreventinus, AVSTREBANTO et deux autres pagi indététerminés, le pagus Briennonis BRIENNONE PAGE et le pagus Cambortesis, CAMBOTERSE PAGO. Quelque fois le nom du lieu où la monnaie a été frappée est accompagné, pour plus de précision, de la désignation de la province où il est situé, comme par exemple à Aost, AVSTA.GALL. Austavel Augusta Galliae vel Galliarum, à Bannassac, BAN.GAVALETANO., à Jumièges, GEMETICO GAL., Gemetico Caletorum, etc.

Les noms de provinces ou de pagi ajoutés à la suite d’appellations locales, étaient destinés certainement à préciser d'une manière plus particulière l'endroit où la monnaie avait été émise, et à empêcher de les confondre avec d'autres villes homonymes; il ne peut en être de même à propos de l'autre catégorie où la désignation du pagus est seule indiquée. Faisons observer pourtant que sur les tiers de sol du Gévaudan on trouve indistinctement GAVALETANO, seulement, ou BAN GAVALETANO.

Ces exemples suffisent pour justifier l'étrangeté apparente du mot FRISIA que nous trouvons ici. La Frise, il est vrai, n'était pas un simple Pagus, mais bien une nation, tantôt indépendante, tantôt tributaire des Francs, et gouvernée par des lois particulières que Charlemagne, après la conquête définitive du pays, recueillit avec soin, et dont il sanctionna l'autorité. Notre triens nous révèle donc d'abord un fait nouveau, c'est-à-dire le nom d'une nation inscrit sur la monnaie dès l'époque mérovingienne, ce qui ne s'était pas encore vu; mais ce fait paraîtra moins extraordinaire si l'on prend en considération les exemples cités plus haut. On conçoit en effet que si de simples régions se croyaient autorisées à placer leurs noms sur les pièces qu'elles émettaient, à plus forte raison un peuple tout entier ait jugé à propos d'en faire autant. 

On lit AVDVLFVS après le mot FRISIA. Audulfus est évidemment un nom propre d'origine germanique identique à celui d'Ataulf ou d'Astaulf, porté par le successeur d'Alaric, Roi des Wisigoths, et de Chadulf, CHADVLFVS, que prenait un monétaire de Briou en Poitou, BRIOSSO VICO. En France ce nom s'est transformé en Audoul et Odoux, et en Allemagne en Adolphe. C'est sous cette dernière forme qu'il s'est popularisé en France comme prénom. 

Les monnaies mérovingiennes sont d'ordinaire signées par des monétaires, mais on y rencontre également des noms royaux, des noms de maires du palais et de prévôts d''abbayes.

Audulfus devait donc être, soit un Roi ou un Duc de Frise, soit un monétaire; car il serait absurde de vouloir le regarder comme un maire du palais ou un prévôt ecclésiastique, question qui sera bien vite tranchée, ce nous semble, par la légende du revers : VICTVRIA. AVDVLFO;

Un monétaire était en effet un agent du Fisc. Ses fonctions consistaient à frapper la monnaie, à contrôler les matières d'or et d'argent, à accompagner le domestique lorsqu'il percevait les impôts, ainsi que nous l'atteste Saint Ouen dans un passage de la vie de Saint Eloi, trop connu pour le citer encore, etc.; c'était en un mot un fonctionnaire responsable. Il inscrivait son nom sur les espèces pour garantir leur bon aloi , tandis que celui du Roi y était placé par honneur.

Les pièces qui portent des noms royaux sont faciles à distinguer de celles sur lesquelles ont lit des noms de monétaires, et cela par l'expression des titres dont ces noms sont suivis; tantôt en effet le mot REX les accompagne, tantôt c'est une qualification louangeuse dont on les fait précéder ou suivre, tantôt enfin le titre louangeur et le titre réel se trouvent réunis sur les mêmes monuments. Ainsi, pour ne citer que deux exemples afin d'être court, nous nous bornerons à l'examen des Aureus de Théodebert et de triens de Chlotaire II, frappés à Marseille. Sur les premiers on lit au droit : D.N.THEODEBERTVS.VICTOR, autour d'un buste costumé à la romaine, et destiné certainement à retracer l'image du Roi et non celle de l'empereur, comme quelque numismatistes l'ont cru en raison de la grande ressemblance qui existe entre les espèces mérovingiennes primitives et les monnaies romaines de dernière époque. Sur les secondes on trouve CLOTHARIVS.REX au droit, autour d'un buste de profil, et VICTVRIA CLOTHARII, au revers, accompagnant une croix haussée sur un degré et un globe. Si Théodebert se pare du titre de victorieux, et si le monétaire massaliote, sur les triens du second Chlotaire, célèbre les hauts faits de ce Roi en employant une formule analogue; si de plus, en nous transportant en italie et en examinant les bronzes des Rois des Ostrogoths, frappés à peu près dans le même temps, nous y rencontrons des inscriptions du même genre, telles que celles de VICTVRIA.PRINCIPVM et de FLVREAS.SEMPER, ne nous sera t'il pas permis de regarder l'Adolphe de Frise comme un souverain barbare, en l'honneur duquel ses sujets font des voeux, et non pas comme un simple monétaire ?L'exclamation Victoria Audulfo regi ou duci, est toute naturelle et tout-à-fait dans l'esprit des VIè et VIIè siècles; tandis que cette autre Victoria Audulfo monetario serait un contresens, ou pour mieux dire une chose ridicule, pour ce temps là comme pour le nôtre. Comment en effet aller s'imaginer qu'il entre dans l'esprit à un agent responsable de se souhaiter la victoire à lui-même ? On nous répondra peut-être qu'au droit de notre pièce les mots Audulfus Frisia, étant indépendants l'un de l'autre, il peut bien se faire que ceux du revers n'aient aussi aucun rapport entre eux; que victoria est une formule banale, Audulfo le nom d'un officier dont le titre est sous-entendu, et que d'ordinaire les monétaires signaient les espèces qu'ils fabriquaient en se servant de l'ablatif. Nous croyons que malgré son apparence spécieuse, une telle objection ne peut sérieusement être alléguée en présence des formules analogues citées plus haut. Pour nous donc, Adolfe a du être un chef frison. 

Reste à déterminer maintenant l'époque de son règne.

On chercherait vainement son nom dans les textes connus jusqu'ici; notre tiers de sol est le seul document qui, après tant d'années, nous révèle son existence; demandons-lui donc tout ce qu'il peut nous apprendre. Le profil gravé au droit à un aspect tout à fait archaïque, on dirait un de ces bustes de Justin ou Justinien représentés sur les tiers de sols barbares frappés en Gaule, ayant pour revers l'image de la victoire, et dont les légendes composées de lettres incohérentes sont illisibles. Ces pièces remontent évidemment au commencement du VIè siècle. Si, d'un autre côté, on prend en considération la croix du revers, sa forme et les deux lettres symboliques du Christ suspendues à ses branches latérales, tout celui induira à faire croire que notre monnaie ne peutêtre antérieure à Maurice Tibère, car si sur quelques bronzes romains contemporains de Constantin et de ses fils on rencontre le labarum accosté de l'alpha et de l'omega, ce n'est guère qu'à la fin du VIè siècle que l'usage en devint fréquent comme type monétaire.

Quant aux légendes, elles nous fournissent d'autres documents chronologiques qu'il est nécessaire de ne pas négliger. Sur un certain nombre de triens de Chlotaire II, avons-nous dit, on lit Victoria Clotharii, et depuis la mort de ce prince, il est à remarquer que rien de semblable ne se présente plus dans les légendes monétaires. or, Chlotaire II mourrut en 628. Les rois ostrogoths qui inscrivaient sur leurs espèces de cuivre Victoria principum et Flureas semper, c'est à dire Théodat et Vitigès, vivaient, le premier de l'an 534 à l'an 536, et le second de 536 à 540, et le roi d'Austrasie, Théodebert, de 534 à 548.

Raisonnant par analogie, d'après tous ces faits, il ne nous semble nullement déraisonnable d'en conclure que le temps du règne d'Adolfe en Frise peut être circonscrit entre les années 534 et 628. 

"Un nouveau triens d'Audulfus. - Trois spécimens de cette monnaie sont généralement connus de ce remarquable triens de la fin du VIè siècle qui porte les inscriptions AVDVLFVS FRISIA et VICTVRIA AVDULFO. Un, au cabinet des médailles de Paris, a été publié par A. Duchalais en 1854, mais il est plus simple de se référer au Belfort (n°1934) ou au catalogue de Prou (n°615). Les deux autres qui sont arrivés dans la lumière par le trésor d'Escharen en 1897 et qui sont des mêmes coins que l'exemplaire de Paris sont maintenant à La Haye et Bruxelles.