Les méreaux des corporations

Très tôt, les corporations de métiers ont employé des méreaux pour des usages divers. L'ouvrage de référence en la matière est celui d'Arthur FORGEAIS, Collection de plombs historiés trouvés dans la Seine, rédigé en 1862. le premier tome de cette série de 5 ouvrages est entièrement dédié aux méreaux des corporations de métiers. Les plombs décrits ont été acquis par Napoléon III qui les donna au Musée de Cluny. Malheureusement, Jacques LABROT, spécialiste français des méreaux a eu la très désagréable surprise en voulant aller les étudier, de constater qu'ils avaient été conservés dans des boîtes en chêne qui les ont altéré au point de les réduire à l'état de poussière. Ainsi, à moins d'en découvrir de nouveaux nous ne pourrons nous baser que sur les descriptions et dessins de l'ouvrage.

Je retranscris ci-dessous l'introduction de l'ouvrage de M. FORGEAIS et vous mets la version PDF en lien téléchargeable à cette adresse : 

"Dans les Pays-Bas, où plusieurs savants ont, pour ce qui concerne ces contrées, recueilli et décrit les méreaux et jetons des corporations de métiers (1), c'est à peine si, dans les travaux spéciaux à cette matière, on trouve citées quelques pièces remontant au XVème siècle. La numismatique des métiers de Paris serait elle-même tout

aussi pauvre encore aujourd'hui, sous le rapport de l'ancienneté de ses monuments, sans les découvertes faites dans le lit de la Seine, découvertes auxquelles cette notice doit tout son sujet.

 

Plusieurs des méreaux que nous y publions peuvent remonter au XIVème siècle, beaucoup sont des XVème et XVIème siècles, et ceux du XVIIème siècle sont presque des exceptions; tandis, au contraire, qu'avant les découvertes dont il s'agit, on ne connaissait guère, pour représenter dans la numismatique les métiers de Paris, que les jetons de cuivre ou d'argent du XVIIème siècle et des deux siècles suivants (2). C'est ainsi qu'on trouve, en 1613, des jetons des vendeurs de poissons de mer; en 1638, des bonnetiers; en 1641, des merciers; en 1651, des barbiers-chirurgiens; en 1654, des marchands de vins; en 1662, des six corps des marchands; en 1691, des chargeurs et rouleurs de vins, des garde-bateaux et metteurs à port; en 1698, des orfèvres; en 1699, des drapiers; en 1704, des brodeurs-chasubliers; en 1709, des jurés-vendeurs, contrôleurs de volaille; en 1710, des traiteurs, des apothicaires-épiciers; en 1711, des commissaires-mouleurs de bois. On trouve encore, frappés sous Louis XIV, mais non datés, des jetons des cordonniers, des teinturiers de bon teint, des tailleurs, des lingères.

 

Sous Louis XV, on remarque des jetons non datés des boulangers, des bourreliers, des distillateurs - marchands

d'eau-de-vie, des jurés-auneurs et visiteurs de toile; des jurés-mesureurs et visiteurs de grains; plus, des jetons datés des peintres-vitriers (1715), des graveurs de sceaux (1718), des barbiers-perruquiers (1719), des imprimeurs-libraires (1723), des officiers-porteurs de charbon (1732), des inspecteurs des vins (1733), des menuisiers-ébénistes (1740), des taillandiers-ferblantiers (1746), des chandeliers et huiliers (1750), des

selliers (1751), des charrons (1755), des doreurs-argenteurs ciseleurs en tous métaux (1765), des verriers, faïenciers, émailleurs (1767), des pâtissiers-oublieurs (1770), des miroitiers et opticiens (1770), des charpentiers (1773).

 

Quant aux corporations des tapissiers, des marchandes de modes et des marchands fabricants d'étoffes, tissutiers, rubaniers, nous n'avons pas rencontré de leurs jetons en cuivre ou en argent avant le règne de Louis XVI.

 

Les plombs que nous publions peuvent avoir eu des usages, différents, chaque corporation ayant elle-même eu ses usages, particuliers. Les uns étaient-ils donnés aux membres de la corporation qui les avait émis au moment où ceux-ci y étaient admis, et était-ce ensuite pour eux le signe matériel de leur enrôlement et comme une espèce de carte d'introduction dans les réunions de l'association? D'autres étaient-ils distribués aux confrères d'un métier en témoignage de leur assistance à certaines assemblées religieuses ou autres, ou de l'accomplissement de certains devoirs ? D'autres, au contraire, étaient-ils la marque du droit à un avantage acquis? D'autres, enfin, représentaient-ils les obligations pécuniaires de la compagnie vis-à-vis des tiers en attendant les règlements de comptes et le paiement en numéraire des dettes contractées? Ce sont là, assurément, toutes questions que l'on est autorisé à se poser.

 

En publiant ses recherches sur les Corporations de métiers de Maëstricht, M. Perreau (3) nous a appris que, dans cette ville, « chaque métier (au moins les plus importants) faisait frapper ou graver des méreaux de cuivre ; les jetons servaient à constater la présence ou l'absence de chaque maître lors des réunions de la corporation, chacun étant tenu de remettre le sien en entrant dans la salle. »

 

De son côté, M. F. de Vigne, dans ses recherches sur les Corporations de métiers de la Belgique (4), s'exprime comme suit : « Les confréries et les corps de métiers étaient munis de certaines médailles (jetons de présence), en plomb ou en cuivre, servant de marque d'admission dans leurs assemblées ; dans leurs fêtes, on distribuait également de ces médailles, contre lesquelles on servait des rafraîchissements dont la confrérie faisait les frais. D'autres de ces pièces servaient, dans les tirs, à régler l'ordre dans lequel chaque membre devait tirer; d'autres encore servaient aux distributions de pain, de viande, etc., que les Gildes faisaient soit à l'enterrement, soit aux noces d'un de leurs confrères.»

 

Nos méreaux parisiens servaient-ils à tous les usages qui viennent d'être énumérés? cela est possible. Ils me sembleraient cependant avoir eu une destination plus spéciale : c'est ce que je vais chercher à établir.

 

Ces méreaux ont généralement pour type, d'un côté, le saint ou la sainte sous le patronage desquels la confrérie du métier est instituée ; de l'autre, quelques-uns des outils appartenant au métier ou un objet fabriqué. Le méreau a donc toujours un aspect religieux sur une de ses faces, quelquefois même sur les deux. Je suis, dès-lors, disposé à croire qu'il se rapporte principalement aux confréries existant dans chaque corporation.

 

Cette idée prend une certaine valeur si l'on remarque que, dans la plupart des métiers (5), un maître ne pouvait prendre d'apprenti qu'autant qu'il payait une certaine somme à la confrérie, et que l'apprenti était également astreint à verser une redevance au profit de cette confrérie. Cette obligation se trouve non-seulement dans les statuts rédigés au treizième siècle par les soins du prévôt Boileau, mais encore dans les statuts de rédaction tout-à-fait récente ; le non accomplissement de cette formalité rendait même quelquefois le contrevenant

passible d'une amende au profit du roi.

 

On pourrait objecter qu'au treizième siècle le sens du mot confrérie n'était peut-être pas bien arrêté et que cette expression était synonyme de corporation. Les statuts eux-mêmes répondent à cette objection, si tant est qu'elle ait quelque valeur : en effet, d'après leur teneur (6), les chapuiseurs et les blasonniers, quoique formant des corporations spéciales, doivent faire partie de la confrérie des selliers.

 

Les confréries avaient une grande importance, et l'on veillait avec soin à ce que les chapelles, où se réunissaient les confrères, fussent suffisamment ornées, et à ce que le service divin y fût célébré dignement ; aussi, une partie des amendes appartenait-elle à ces confréries.

 

Ces institutions n'avaient pas seulement un but religieux, elles étaient encore établies dans un but de charité. C'est ce qui résulte d'une disposition des statuts des gantiers (Voir Depping, p. 242).

 

D'après ces données, auxquelles on aurait pu facilement accorder plus de développement,il y a donc lieu de croire que les méreaux dont nous nous occupons étaient destinés à assurer la présence des confrères aux offices, aux réunions de charité, etc."

 

(1) Voir la Revue numismatique belge, années 1847,1858 et 1859, les articles de MM. A. Perreau et-J. Dirks.

(2) Les jetons de cuivre des grandes Boucheries de Paris remontent à 1576, mais ils n'offrent aucun des caractères des jetons des métiers proprement dits.

(3) Revue numismatique belge, 1847, p. 315

(4) Gand, 1847; in-8", p. 77.

(5) Livre des métiers, d'Etienne Boileau, publié par M. Depping; Paris, 1837, in-4".

(6) Depping, p, 216, 219.

Arthur FORGEAIS, Collection de plombs historiés trouvés dans la Seine, Tome premier, Méreaux des corporations de métiers, 1862, pp. 23 à 28.

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